Une plongée dans la conception des émaux d’art, dont le berceau historique se situe à Limoges

En mai dernier, la joaillière d’origine limougeaude Sandrine Tessier remportait le titre de meilleur ouvrier de France dans la section email. Dans la préfecture de Haute-Vienne, elle n’est pas la seule spécialiste des emaux à briller. C’est aussi le cas de Jean-Paul Boucharel, émailleur installé à Couzeix depuis plus de 40 ans, spécialisé dans les émaux d’art traditionnels. En 2000, ce dernier était également couronné de la même récompense.

S’il est aujourd’hui à la retraite, l’homme de 63 ans n’a pas pour autant oublié les bases de son métier. « Il s’agit de la reproduction d’un dessin ou d’une photo sur une plaque de cuivre, cuite à une dizaine de reprises dans un four pendant le processus de fabrication, à l’aide de cette matière vitrifiée et brillante qu’est l’email », présente Jean-Paul Boucharel.

Jean-Paul Boucharel, avec le tableau qui lui avait permis d’être couronné du titre de meilleur ouvrier de France en 2000. L’oeuvre avait nécessité plus de 150 heures de travail.

Le four, élément indispensable pour la coloration des émaux

Avant de se lancer dans la fabrication d’une oeuvre en emaux peints, mieux vaut avoir le bon matériel. « Le four est l’outil de base », souffle Jean-Claude Boucharel. « C’est aussi celui qui coûte le plus cher. » En effet, la pièce de cuivre sur laquelle sont posés les émaux doit être passée au four entre dix et vingt fois pendant la fabrication.

La température du four peut grimper jusqu’à 1.000 degrés.

Et pour cause : les fortes chaleurs du four permettent notamment à l’email d’adhérer à la plaque de cuivre. « Dans le fourneau, l’email s’oxyde et prend sa couleur définitive, qui est différente de la couleur d’origine », complète l’émailleur. « Pour se révéler à son maximum, chaque couleur d’email doit être passée au four à une température qui lui est propre. Lorsque l’on effectue un mélange de plusieurs couleurs, cela implique de faire différentes cuissons à des températures bien précises. »

Le cuivre, support dont il faut prendre soin

Vous l’aurez compris : la plaque de cuivre est le deuxième élément indispensable pour la réalisation des émaux. C’est le support sur lequel sont appliquées les couleurs.

La plaque, d’une épaisseur d’une dizaine de millimètre maximum, doit être préparée soigneusement. Elle est, dès le départ, frappée au marteau. « L’opération permet de durcir le cuivre », explique l’artisan retraité. « Cela permet de bomber la plaque. En effet, une plaque peu épaisse non bombée risquerait de se déformer au cours des différentes cuissons que je lui impose. » La plaque est ensuite décapée avec des acides, permettant de laisser un cuivre propre et non gras.

Une première rencontre du cuivre avec l’email

Pendant la fabrication, au minimum sept couches d’email et de peinture sont appliquées sur la plaque. La première d’entre elles est incolore. Elle est saupoudrée à l’aide d’un tamis. « C’est une fine couche d’email, appelée fondant », complète Jean-Paul Boucharel. Une fois cette opération réalisée, la plaque de cuivre est passé au four une première fois. « Cette première cuisson permet à l’émail de se vitrifier et d’adhérer à la plaque. »

L’opération est ensuite renouvelée une seconde fois. « C’est alors l’ensemble « email-cuivre » qui subira la cuisson. Le cuivre sera protégé grâce à l’email. » Autre grand objectif de cette étape : la création d’un écran optique sans couleur, permettant d’obtenir un résultat final qui ne soit pas influencé par la dominante rose du cuivre.

Des premiers coups de pinceaux … ou de colle

La plaque de cuivre est préparée. Le travail du dessin peut alors débuter. Il ne faut cependant pas faire ce dernier à l’aveugle. « Un modèle, photo ou dessin, est nécessaire dans le cas des émaux traditionnels », prévient Jean-Paul Boucharel. « Par exemple, un client peut me demander la réalisation d’un tableau d’émaux inspiré de sa photo de mariage. Idem pour la reproduction d’un tableau ou autre photo de paysage. »

Le modèle sous les yeux, l’artisan peut débuter le tracé du dessin. Celui-ci peut être fait de deux manières. « La première option est de peindre entièrement au pinceau, des couleurs vitrifiables directement sur le cuivre, le motif que l’on veut interpréter », poursuit Jean-Paul Boucharel. « La seconde option est de recouvrir la plaque avec des paillons d’or ou d’argent, en les accrochant avec une colle puissante, permettant de donner une couleur de fond dorée ou argentée au tableau. Une fois la plaque passée au four, le tracé au pinceau sera réalisé. »

Des paillons d’argent, froissés et perforés, peuvent être collés sur le cuivre.

L’entrée, dans le processus de fabrication, des émaux

Vous l’attendiez. La phase d’émaillage peut commencer. « Les émaux se présentent sous forme de sable », précise l’artisan Haut-viennois. « Pour être appliqués, ils doivent être humidifiés dans une palette. » Une spatule est nécessaire pour appliquer ces couleurs.

Jean-Paul Boucharel possède plus d’une centaine de couleurs d’émaux. « Les différents tons proviennent de mélanges d’oxydes métalliques broyés avec des silicates. qui sont des minéraux. » Comme expliqué un peu plus haut, ce sont ces oxydes métalliques qui se révèlent lors des multiples cuissons au four, donnant aux émaux la couleur différente tant recherchée.

Un travail minutieux et délicat pour terminer

Si les tableaux de paysage ou de fleurs se terminent après l’application des différentes couches des émaux, ceux représentant des personnages arrivent dans une étape très minutieuse. Celle de la grisaille et du travail du blanc. « A ce stade, les visages ou les mains sont encore flous », complète Jean-Paul Boucharel. « La pièce manque de dégradés et de lumière. » Pour remédier à cela, les zones à travailler sont tout d’abord recouvertes d’une couche d’email noir.

Après une nouvelle cuisson, l’émailleur utilise le « blanc de Limoges ». « Il s’agit d’un email broyé finement avec des huiles végétales, ressemblant à une pâte blanche épaisse. » Cet email est appliqué localement, à l’aide d’une aiguille très fine. « Il est parfois nécessaire de mettre jusqu’à cinq couches », prévient Jean-Paul Boucharel. « Entre chaque application, il faut un passage au four. » Le mélange noir/blanc ainsi chauffé permet d’obtenir un dégradé de gris qui sculpte la surface travaillée. « La superposition des différentes couches permet d’obtenir les nuances souhaitées, et de réaliser les effets d’ombre et de lumière voulus. » Une fois ce travail délicat terminé, la pièce est prête à être vendue !

La pièce d’émaux est achevée.

L’email, un élément historique en Haute-Vienne. Les premiers émaux ont été importés dans le département au XIIe siècle, par saint Eloi. Ce dernier, ministre du roi Dagobert et patron des orfèvres, était originaire du village local de Chaptelat. Favorisé par la présence simultanée dans l’environnement naturel régional de ses composants de base, l’email limousin a pris une ampleur grandissante au Moyen-Âge. A l’époque, l’art est alors baptisé « Oeuvre de Limoges » dans toute la chrétienté occidentale. Ce succès peut notamment s’expliquer par la forte présence, dans les échanges religieux, intellectuels, artistiques et commerciaux, des deux abbayes locales de Saint-Martial et de Grandmont qui contribuent à élargir le marché de l’émail limousin. En 1215, son usage est même encouragé par le pape qui en autorise son emploi dans les réserves ecclésiastiques.

Malgré une brève disparition pendant le XIVe siècle, les émaux peints limousins deviennent un élément majeur du décor luxueux de la Renaissance. L’introduction à la cour de France de Léonard Limosin, en 1532, contribue à ce nouveau succès. Evêque de Limoges et grand amateur d’art, ce dernier permet d’élargir la clientèle des émaux aux plus hautes sphères de la société. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la production de l’email limousin se partage entre deux familles riches : les Laudin et les Noualhier. Moult générations ont, depuis, traversé les époques emmenant l’email avec elles. Jean-Paul Boucharel en est un digne héritier.

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