« Les gens ont perdu la notion des jolies choses »

Jean-Paul Boucharel est spécialisé dans les émaux d’art traditionnels depuis une quarantaine d’années. Bien que retraité depuis 2018, l’artisan fabrique encore quelques oeuvres dans son atelier de Couzeix (Haute-Vienne). C’est dans celui-ci que l’émailleur a connu les plus belles heures de son activité, couronnée en 2000 du titre de meilleur ouvrier de France. Il s’inquiète toutefois pour l’avenir de sa profession, mise en danger par des changements sociétaux.

Journaliste : Vous avez commencé à travailler l’émail à 16 ans, pour prendre votre retraite l’an passé à 63 ans. Comment expliquez-vous une telle longévité ?

Jean-Paul Boucharel : Tout simplement parce que j’ai eu beaucoup de travail, qui m’a permis de vivre de cette passion en achetant une maison et nourrir mes deux enfants ! J’ai connu l’âge d’or de l’émail de Limoges, à partir des années 1980. Je travaillais pour des clients richissimes qui venaient de loin, parfois même d’Equateur, pour acheter mes émaux et me passer des commandes. Avec le bouche-à-oreille, j’avais des acheteurs de partout. C’étaient surtout de grands collectionneurs, amateurs d’émaux traditionnels. J’ai eu la chance de ne jamais avoir besoin de quitter Limoges pour démarcher de la clientèle. Les gens venaient à moi.

Votre titre de meilleur ouvrier de France, en 2000, a sans doute participé à ce succès …

C’est sûr que cela a boosté ma carrière. J’ai même été contraint de sous-traiter mon travail à des dessinateurs, car j’étais incapable de tout faire seul. J’ai réalisé des oeuvres pour des gens qui m’ont avoué qu’ils ne seraient pas venus sans cette récompense. Pour eux, c’était rassurant de payer un artisan reconnu par l’Etat. C’était une preuve, valorisante, que je savais travailler. Et pourtant, je n’étais pas partant pour m’inscrire car cela nécessitait un gros investissement. Ce sont deux grands émailleurs de Limoges qui ont insisté pour que je participé au concours. J’ai ensuite passé deux ans à réaliser cette pièce ! Une fois inscrit, je tenais absolument aller au bout et gagner. C’était un défi.

A partir de quel moment votre activité a t-elle commencé à décroître ?

Au début des années 2010, quand j’ai commencé à arrêter de faire sous-traiter mes commandes. Mes demandes ont baissé de manière assez significative. J’ai pris ma retraite parce que le chiffre d’affaires de mon entreprise était devenu insuffisant. Il était même plus intéressant pour moi, d’un point de vue financier, d’être retraité. Je suis peinard avec l’argent car j’ai pu cotisé énormément pendant ces nombreuses années. Et puis, les cotisations pour un artisan augmentent alors que l’activité générale diminue en France. C’est très décourageant ! Il y a beaucoup de taxes sociales, le coût de l’électricité, les frais de loyers pour le local professionnel, etc. Mais la retraite ne m’empêche pas de bricoler toujours un peu, pour m’occuper, pour certains clients fidèles !

Vous pensez qu’il est désormais impossible pour un émailleur traditionnel de faire carrière ?

J’en suis sûr. Je n’aurais jamais connu une carrière aussi longue à l’époque d’aujourd’hui. J’ai d’ailleurs déconseillé à mon fils de persévérer dans l’émail, après l’avoir formé pendant dix ans au métier. Il aurait du se battre bien plus que moi, et il n’avait pas assez de patience.

Mais comment expliquez-vous ce phénomène ?

Tout simplement parce que les gens ont perdu la notion des jolies choses. Par exemple, dans l’émission Affaire Conclue (*) sur France 2, je vois régulièrement des merveilles vendues à des prix dérisoires. Des objets achetés à 45 euros que j’aurais vendu, il y a vingt ans, à 1.000 euros ! Les gens ne connaissent plus la valeur des belles choses. Pour essayer de s’adapter à cette tendance, l’émail traditionnel n’est plus à la mode. Maintenant, à Limoges, les vitrines des émailleurs n’affichent que des pièces modernes. Ce sont des oeuvres avec un amat de couleur, qui ne ressemblent à rien du tout. Ils n’ont plus besoin de savoir dessiner. Il n’existe plus de magasins avec pleins d’émaux traditionnels, sur lesquels des scènes sont reproduites. Je le regrette, car l’email a perdu de sa noblesse. Et, l’email moderne ne fonctionne pas, malgré tout.

Pensez-vous que les choses peuvent encore changer ?

J’y crois peu. Je ne me suis jamais vraiment entendu avec les émailleurs modernes, car ils ont accéléré ce phénomène de perte de bon goût des acheteurs. Il y a une petite guerre (sourire). La profession prend vraiment le mauvais chemin. La présidente du syndicat des émailleurs de Limoges a, par exemple, créée il y a environ cinq ans une Maison de l’email pour redynamiser le milieu. Ce fut un échec, car ils n’ont voulu que des artistes modernes et étrangers. Les émailleurs traditionnels ont été délaissés, car ils sont désormais jugés trop ringards. Je pense qu’en mêlant les deux, on aurait pu en profiter et être sauvés. Finalement, la seule solution pour que ma profession ait un avenir soit qu’un acheteur riche et célèbre achète un tableau en émail. Cela pourrait donner des idées à d’autres. Mais, sans ça, il n’y a aucun avenir pour l’émail.

(*) Une émission dans laquelle des particuliers revendent des objets de collection à des acheteurs professionnels.

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